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Bravo les filles !

Que faire lorsqu’on a 21 ans, qu’on est myopathe, qu’on ne peut plus marcher, car on vient de se casser le genou, qu’on est sur une chaise roulante totalement dépendante de quelqu’un, que sa mère travaille toute la journée et qu’il n’y a personne à la maison pour s’occuper de nous ? Bonne question, n’est-ce pas ?

Eh, bien, il y a trois solutions. Premièrement, aller dans un foyer pour handicapés, ( mais, je n’en n’ai pas très envie. Je ne sais pas si je supporterais…), deuxièmement, pratiquer le système D, c’est-à-dire « Démerde-toi comme tu peux ! », ( mais ça, ça va un moment, ce n’est pas toujours évident, il y a des moments pénibles, des situations difficiles…), troisièmement, engager une jeune fille au pair. Heureusement pour moi, ma mère choisit la troisième solution. Pour elle, il n’était pas question de me renvoyer de la maison, de me laisser tomber. Nous avions une dure étape à passer. Il fallait la franchir ensemble, se serrer les coudes, prendre le taureau par les cornes. Ma mère est formidable ! C’est une femme exemplaire, humaine, intelligente avec une grande dose de sagesse. Elle a le sens du devoir et du sacrifice…

Le fait d’avoir une jeune fille au pair à la maison me fut très bénéfique. Je n’étais plus toute seule, je pouvais sortir comme je voulais, je retrouvais mon indépendance, bref, ma vie devenait plus facile. Le travail de la jeune fille était le suivant : le matin, me lever du lit, me mettre aux toilettes, me laver, m’habiller, me préparer à dîner. L’après-midi, cela dépendait du temps et de la saison. S’il faisait beau, nous pouvions sortir nous balader, descendre en ville, aller au cinéma, boire un verre sur une terrasse, aller à la plage ou faire du bateau. S’il pleuvait, nous restions à la maison. Jeux, discussion, musique et télévision étaient au programme. Le soir, idem, selon l’envie et l’humeur du moment. A minuit, nous allions nous coucher. La fille devait me remettre aux toilettes, me déshabiller, m’installer au lit.

La vie était simple, remplie, rythmée par nos envies. Une fille restait au minimum une année. Deux sont restées 2 ans. Elles étaient de langue allemande et venaient ici en Suisse romande pour parfaire leur français et vivre une expérience différente. Au bout de 3 mois, lorsque nous étions bien habituées l’une à l’autre, que j’avais une totale confiance en elles, c’est-à-dire lorsqu’elles savaient parfaitement me manipuler et que physiquement, elles me connaissaient par coeur, eh bien, nous partions en vacances. Nous faisions des voyages un peu partout à travers le monde. Des voyages supers, fantastiques, remplis d’insolite et d’exotisme…

De 1979 à 1989, 10 filles sont venues s’occuper de moi. Il y a eu Erika de Zurich, Cordula de Berne, Simone de Zurich, Sandra du Liechtenstein, Angéla de Londres, Maya de Arbon, Claudia de Zurich, Bettina de Rapperswil, Magui de Romanshorn, Simone de Stein-am-Rhein en Allemagne. J’ai eu beaucoup de chance. Toutes ces filles étaient adorables, chaleureuses, attentives, gentilles, supers quoi ! Avec elles, chaque jour, j’apprenais quelque chose. Certaines avaient déjà un métier dans la main, ( serveuse, secrétaire ), les autres se préparaient à commencer une école d’infirmière, une un apprentissage de fleuriste. C’était très varié et je peux dire qu’elles étaient toutes intéressantes chacune dans leur domaine. Mais, attention, elles avaient leur caractère, leur personnalité propre. Je devais m’adapter, jongler, jouer au caméléon. C’était un exercice difficile, mais passionnant !

Dans l’ensemble, je suis contente, je m’en suis bien sortie. Je n’ai eu que deux seules fausses notes ! Une Anglaise qui m’a laissée tomber au bout de 2 mois, (elle sortait à peine d’une dépression nerveuse ) et la première Simone qui a dû subir une grave opération gynécologique et qui bien sûr ne pouvait plus s’occuper de moi, tout effort lui étant interdit. Avec les autres, aucun grain de sable. Tout a très bien marché. C’était l’entente parfaite, l’osmose idéale. Nous devenions rapidement des amies, des confidentes, deux sours inséparables. Quel bon souvenir ! Oh, bien sûr, quelquefois, il y a eu des orages, des coups de tonnerre même, mais qui n’en n’a pas eu ! Personne n’est parfait et moi, je ne suis pas une sainte ! J’ai mes crises, mes colères comme tout le monde…

Pendant leurs week-end de congé, c’était Sandrine, ma cousine qui les remplaçait. Ah, ma brave Sandrine, ma chère Sandrine ! Que d’heures, que de minutes passées à me consacrer ton temps, ton énergie et ceci juste par amour et amitié. C’est extraordinaire ! Tu es extraordinaire ! Je te remercie et te tire mon chapeau! Quand je repense à nos grandes éclatées de rire, à nos folles aventures…, je suis obligée de rire à nouveau ! Ah, la belle époque ! Pendant les vacances d’été, c’était une des anciennes filles qui revenait s’occuper de moi. Pour nous, c’était l’occasion de se revoir, de repartir en voyage. On adorait ça ! A Noël, c’était ma cousine. J’étais très bien organisée, je programmais tout ne laissant jamais rien au hasard.

En 1989, changement de rythme. Je n’ai pas trouvé de fille suisse-allemande, mais une Africaine qui parlait portugais. Elle s’appelait Cileste et venait des îles du Cap Vert. Elle était très gentille, mais nos premières semaines de vie commune ne furent pas aussi faciles que d’habitude. Comme je ne comprenais pas sa langue, nos conversations se limitaient au strict minimum. J’avais bien acheté un dictionnaire portugais-français pour nous faciliter la tâche, mais ce n’était pas toujours évident. Et puis, nous étions deux vies, deux mondes différents. Tout nous séparait. Nos envies, nos goûts, nos intérêts. Il fallait s’adapter, s’apprivoiser, apprendre à se connaître, à se comprendre.

5 mois plus tard, une nouvelle étape survenait dans ma vie de myopathe. J’étais hospitalisée d’urgence pour insuffisance respiratoire. Au bout d’un mois, heureusement, je pus rentrer chez moi. J’étais saine et sauve, mais un grand changement s’était produit. Désormais, j’avais un nouveau compagnon de route et ceci pour le restant de ma vie. Son nom ? Un respirateur. Il n’y avait rien à faire, c’était définitif, irrémédiable, ma maladie avait progressé, mes poumons étaient touchés. Cet appareil, je devais l’accepter, l’aimer, l’intégrer totalement dans ma nouvelle vie. L’effort ne fut pas très difficile, car comment aurais-je pu détester quelque chose qui me faisait autant de bien ! Et puis, à part, le fait de me brancher chaque nuit à ce respirateur, ma vie ne changeait guère. Un peu plus de fatigue, peut-être…Le rôle de la jeune fille quant à lui restait le même, s’occuper de moi et me tenir compagnie.

Aujourd’hui, 7 ans ont passés. Cileste, la fille du Cap Vert est toujours là, fidèle à son poste. Sept ans de patience et de loyaux services ! C’est admirable et je l’en remercie. Que de chemins parcourus ensemble, que de bonheurs, que de chagrins partagés ! C’est incroyable ! Le temps passe si vite…Je me souviens encore de nos débuts, de nos conversations sur le balcon lorsqu’elle me parlait de son pays, de ses coutumes, de ses traditions. C’était le cour de l’Afrique au sein de l’appartement !

J’aimais l’écouter me raconter ses premières expériences avec la machine à laver, l’eau chaude dans les robinets, le lave-vaisselle, le four à micro-ondes, la télévision. Toutes ces choses, complètement banales pour nous, étaient si nouvelles pour elle. C’était le choc de deux mondes, de deux cultures différentes ! Comment imaginer que dans son village, le jour de lessive, les femmes doivent parcourir des kilomètres à pieds un bidon rempli de linge sale au-dessus de la tête et que là, une fois à la rivière, il leur faut encore frotter les draps, les habits pendant des heures et des heures avant de pouvoir les faire sécher. L’eau courante n’existe pas et pour une chose aussi banale que boire et se laver, c’est pareil, ce sont des kilomètres à faire à pieds afin de récolter l’eau. La tâche des femmes africaines est très rude, très austère.

Un jour, ce fut très drôle ! Alors que nous prenions le soleil sur un banc, j’aperçus une petite fille de 10 ans faire pipi derrière un buisson. Je le fis remarquer à Cileste en lui disant : « Non, mais tu as vu celle-là, elle aurait quand même pu rentrer chez elle pour faire ça, tu ne trouves pas ? ». Cileste m’avait regardée amusée et m’avait répondu : « Tu sais, Marie-Claude, dans mon pays, c’est comme ça que je fais, car chez moi, il n’y a pas de toilettes ! On n’a pas cette chance… ! » Eh oui, c’est vrai, elle avait raison ! Dans ce monde, hélas, on n’a pas tous la même chance ! Ma remarque était idiote, typique de nos pays dits civilisés ! Mais, comment avais-je pu oublier que sur cette planète, les 3/4 des gens crèvent de faim et ne vivent pas dans le confort et l’opulence matérielle ? Ici, on croit toujours tout savoir, tout comprendre, détenir la Vérité. Mais qu’est-ce qu’on fait à part se tromper et passer à côté des choses essentielles !

Avec Cileste, ce fut une grande leçon, une grande claque dans le visage ! J’ai appris la patience, la tolérance, le respect des autres et l’humilité. Son contact et sa présence a été fort utile, son aide très précieuse. Je remercie le destin de m’avoir permis de la rencontrer, de faire un bout de route avec elle. Aujourd’hui, nous sommes devenues les meilleures amies du monde, de vraies copines bavardes et complices. Notre amitié est très forte, très profonde. Cileste, c’est ma petite sour de cour, elle fait partie de la famille. Et puis, nous nous connaissons si bien. Un geste, un regard, une attitude et nous savons exactement ce que l’autre pense, ce que l’autre désire. Lorsqu’elle partira, elle va me manquer…

Il y a 5 ans, j’ai changé de formule quant aux week-ends de congé. En effet, ma cousine Sandrine a trouvé un fiancé. Elle s’est mariée. Ne pouvant plus venir aussi facilement qu’avant, (elle avait autre chose à faire de plus important…comme des bébés par exemple…), j’ai dû chercher une autre solution, trouver quelqu’un d’autre. Un jour, ce fut l’étincelle, le vrai trait de génie ! Et pourquoi ne pas prendre des étudiantes ? Ces filles avaient besoin d’argent pour finir leur fin de mois, peut-être qu’elles seraient intéressées par ce genre de boulot. J’avais vu juste et mon idée se révéla lumineuse !

A chacune de mes annonces, des dizaines de personnes répondaient. Quelle chance ! Chaque année, je choisissais 2 à 3 filles. C’était très pratique, car lorsque l’une d’elle tombait malade ou avait un empêchement de dernière minute, je pouvais faire appel aux deux autres. Mes premières filles furent Judith de Roumanie et Liliana de Colombie. Vinrent ensuite Valérie de France, Andréa de Hongrie, et une autre Valérie de France. Puis, Margaret de Pologne, Marie-Brigitte du Cameroun et Sylvia de l’Equateur. Actuellement, il y a toujours Sylvia de l’Equateur, Carine de France, Aline et Sophie de Suisse. Un vrai tour du monde à domicile ! C’est mieux que dans les livres ! Et quel beau monde ! Que des filles merveilleuses et admirables !

Une année, à Noël, j’étais coincée, alors, c’est Charlotte, une amie qui est venue me dépanner. Mais depuis lors, pour éviter ce genre de surprise, je mets aussi des annonces pour les vacances d’été et de Noël. Eh oui, mes troupes de remplacement s’épuisent et s’amoindrissent. Avec le temps, quasi toutes les filles ont fait comme ma cousine Sandrine, elles se sont mariées et ont eu des enfants. Ainsi va la vie ! C’est le cours normal des choses !

Pour moi, cependant, tout est différent. Il n’y a pas de répit. Sans cesse, je dois chercher de nouvelles recrues, former du sang neuf. C’est le prix à payer pour rester indépendante et échapper aux foyers ! Mais, ça va, je ne me plains pas, bien au contraire ! Ce système est génial et fonctionne à merveille. Grâce à lui, je n’ai pas le temps de m’ennuyer ni celui de me replier sur moi-même. Je fais un tas de nouvelles connaissances, j’apprends plein de choses, bref, la vie n’est jamais monotone !

La première personne qui a répondu à mon annonce de vacances, c’est Céline, une fille super, une cuisinière au chômage. Elle est restée un mois chez moi. Mais, maintenant, depuis 5 ans, c’est Nora, une Française qui chaque année vient pendant les vacances d’été et à Noël. Brave Nora, fidèle Nora ! Je bénis le jour où je t’ai rencontrée ! Tu m’apportes fraîcheur, joie et bonheur et avec toi, plus besoin de mettre d’annonce !

Aujourd’hui, il est grand temps pour moi de rendre hommage à toutes ces filles, à toutes ces belles âmes au grand cour ! Des filles éblouissantes, sublimes, généreuses, humaines avec qui j’ai tant partagé ! Que de bonheurs ! Grâce à elles, j’ai pu rester à la maison, être indépendante, voyager, mener la belle vie ! Alors, bravo les filles et merci pour tout ! Merci pour votre gentillesse, votre patience, votre dévouement ! Merci pour votre joie de vivre, vos rires, votre bonne humeur ! Je vous adore ! Ne changez pas, vous êtes les meilleures !

                    Nyon 1996                Marie-Claude Baillif

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