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1997 : Lucerne !

Nous sommes au mois d’août, le virus du voyage m’assaille. Je dois bouger, n’importe où, ça n’a aucune importance, mais c’est plus fort que moi, il faut que je parte, que je m’éloigne, que je prenne un peu le large.

Cette fois ma destination est suisse. En effet, j’ai envie de visiter la ville de Lucerne et découvrir les charmes du lac des quatre cantons. La même équipe qu’à Venise va m’accompagner. Il y aura Pierre-Alain, le chauffeur de ces dames, Cileste et Nora, mes deux aides. Nous partons pour quatre jours. Je téléphone à l’office du tourisme de Lucerne pour qu’il m’envoie de la documentation. J’aime bien savoir où je mets les pieds et comme ça, je vais pouvoir faire un semblant de programme.

Ciel ! Que de belles choses à voir et à visiter ! C’est incroyable ! Sur mon lit, tous les prospectus sont étalés pêle-mêle. Mon regard est tout de suite attiré par le Pilatus, une superbe montagne dont le sommet culmine 2 200 mètres. Il y a un restaurant panoramique avec une vue splendide sur la région. L’on y monte avec un petit train à crémaillère, le plus raide du monde (par endroits les pentes ont jusqu’à 40 % de dénivellation) ou en télécabine. Les images sont impressionnantes ! Je suis fascinée ! Que ce serait chouette de monter là-haut ! Comme j’adorerais ça…

Oui, mais voilà, il faut être réaliste et garder les pieds sur terre. Tout ça, maintenant, ce n’est plus pour moi. Fini la montagne, terminé l’altitude ! Depuis que j’ai une insuffisance respiratoire et que je dois dormir chaque nuit branchée à un respirateur, j’ai des interdits, je ne peux plus faire comme je veux. Pourquoi ? Parce que ma saturation d’oxygène dans le sang n’est plus assez bonne, n’est plus assez haute. En altitude, je risquerais d’avoir des problèmes pour respirer…Allez, tant pis, on oublie, on passe à autre chose. Je ne vais tout de même pas me gâcher la journée pour ça !

Je regarde les autres prospectus. Mes yeux tombent sur le Rigi-Khulm, une montagne très jolie avec également un restaurant, un petit train à crémaillère, une télécabine et c’est seulement à 1 800 mètres. J’ai l’âme rêveuse, mes pensées vagabondent. C’est moins haut, là peut-être que…

Je sais ! La sagesse, ce serait de poser ce prospectus et d’en prendre un autre. Mais, c’est plus fort que moi, je ne peux pas ! J’ai beau me dire et me répéter qu’il faut être raisonnable, que je dois accepter l’évidence, je garde toujours espoir… C’est terrible, alors pour mettre fin à mes fantasmes, je téléphone à mon pneumologue. Ai-je encore une toute petite chance de pouvoir monter au Rigi ou est-ce devenu définitivement impossible ? Si j’y vais, quels sont les risques encourus, est-ce que je vais m’étouffer, est-ce que je peux mourir ?

Au prime abord, mon pneumologue n’est pas véritablement enchanté, mais il n’est pas non plus catégoriquement défavorable. Il réfléchit et après avoir consulté mes dernières gazométries, (rapport taux oxygène, taux gaz carbonique dans le sang), il me dit : « Bon, OK, si tu en as tellement envie, vas-y, je pense que c’est jouable. Une promesse : tu montes d’abord avec le train pour laisser le temps à tes poumons de s’adapter, de s’habituer à l’altitude. En cas de problème, tu redescends immédiatement en télécabine. Bonne chance et bonne ballade ». Je raccroche toute heureuse et satisfaite, car il ne m’a pas dit non. C’est super ! Je vais pouvoir y aller. Quel bonheur ! Soudain, à quelque part, dans un petit coin de ma tête, un soupçon d’angoisse m’envahit. Et si je faisais une connerie…

Départ pour Lucerne 

Quelques jours plus tard… Nous arrivons à Lucerne. Il est 19 heures. Nous prenons possession de nos chambres d’hôtel et hop, départ, pour la vieille ville.

Le pont, le fameux pont brûlé, tout refait, tout beau, tout neuf est là devant nous, splendide et majestueux. J’ai envie de le traverser. Zut ! Un escalier ! Mais, ô surprise, au bas des marches, il y a un élévateur spécial pour chaise roulante. Super ! On essaie de le faire fonctionner. Impossible, il faut une clé. Ah, c’est malin ! Des gros bras passent. Tout le monde veut m’aider. En deux temps trois mouvements, je me retrouve au milieu du pont toute fière et heureuse d’être là. C’est génial !

Le vieux Pont en bois de Lucerne 

Restaurant en face du pont 

La soirée se termine au restaurant autour d’une bonne fondue au fromage, puis dans les bras de Morphée.

Avec mes trois aides, Pierre-Alain, le chauffeur de ces dames, Cileste et Nora, les deux filles qui s’occupent de moi

2ème jour

Il fait grand soleil, le ciel est bleu. C’est le temps idéal pour monter au Rigi-Khulm. Si je veux tenter l’expérience, il faut que ça soit aujourd’hui. Je me sens bien, en pleine forme. Allez, c’est décidé, j’essaie, on verra bien ce qui se passe…

L’excursion commence par une très agréable ballade en bateau sur le lac des quatre cantons. Les paysages sont charmants, l’eau est calme et scintille comme un miroir. Le trajet dure une heure.

Vue sur Vitznau

A Vitznau, nous quittons le bateau pour prendre un petit train à crémaillère. Je suis étonnée. A l’intérieur du wagon, il y a une place réservée pour chaise roulante. Qu’est-ce qu’ils sont bien ces suisses-allemands ! Bravo !

Le petit train pour monter au Rigi

Le train commence son escalade. 800 mètres, 1 200 mètres, 1 400 mètres… Le lac des quatre cantons s’éloigne de plus en plus, les villes, les maisons deviennent toutes petites. Avec la hauteur, la perspective prend de l’ampleur, le champ de vision augmente. On voit loin, loin, loin. 1 600 mètres, 1 800 mètres… Nous arrivons au sommet. Je décide de ne pas m’inquiéter. Pas la peine de me laisser envahir par les doutes, la peur, l’angoisse, ou la panique. Je contrôle toutes mes pensées. Positive, voilà mon leitmotiv ! Au sortir du train, un ascenseur transporte tout le monde directement dans le restaurant. Sur la terrasse, la vue est remarquable. Où que l’on regarde, où que l’on se tourne, à gauche, à droite, il y a un lac. C’est magnifique !

Au sommet du Rigi

J’ausculte ma respiration. Tout va bien. Je ne ressens rien de spécial, je n’éprouve aucune gène, je suis ravie. Mes accompagnateurs ont faim. On mange un petit casse-croûte et c’est l’heure de redescendre.

Pour ce faire, nous prenons la télécabine panoramique. Nous sommes comme des gamins, tout électrique et tout excité. Installés au première loge, c’est-à-dire tout devant, nous attendons impatients le moment du départ. Ca y est, les portes se ferment, la cabine démarre. Sous nos pieds, l’herbe, quelques arbres et soudain, ô misère, c’est le grand plongeon dans le vide, la chute dans le néant. Nos cours se soulèvent, des cris nous échappent. Mon Dieu ! Quelle impression ! C’est démentiel ! La sensation est très forte, intense. Devant nous, le décor, le spectacle est grandiose, l’extase complète. C’est géant ! Je suis aux anges, complètement émerveillée. Que la terre est belle comme ça suspendus au bout d’un câble ! Cileste se cache la tête dans son foulard, Nora ferme les yeux, Pierre-Alain est tout blanc. Je suis morte de rire ! Waouh ! Quelle descente !

Descente vertigineuse avec la télécabine

Une fois en bas, je n’ai qu’une envie…. recommencer ! « Ah, non, Marie-Claude », me répondent en cour mes trois accompagnateurs. « Ca suffit comme ça ! Là, on vient de se faire la frayeur de notre vie. On n’est pas masos. La prochaine fois, ça sera sans nous ! ». On éclate de rire. C’est la grosse ambiance. Chacun veut prendre la parole pour raconter à sa manière ce qu’il vient de vivre, ce qu’il vient de ressentir.

Sur le bateau du retour, une immense fatigue s’installe. On est tous crevés. Une pause s’impose. On regagne nos chambres. A côté de mon lit, ma machine de physio. Ah, ma physio, ma bonne vieille physio, quel plaisir de te retrouver, quel bonheur de te respirer. Tu me fais tellement de bien, j’ai l’impression de revivre, de renaître à nouveau. Les filles piquent un somme. Une heure plus tard, tout va bien. Nous sommes à nouveau d’attaque. Au programme, une bonne pizza et un bon verre de vin pour caler les petits creux !

3ème jour

Au petit déjeuner… J’emploie tous les moyens pour convaincre mes trois acolytes de m’emmener au Pilatus. Il fait grand beau et comme hier tout s’est très bien passé, je meurs d’envie d’essayer. J’insiste tellement que pour finir tout le monde craque et me dit oui. Comme ils sont supers ! Je les adore !

L’excursion commence comme hier par une heure de bateau, mais cette fois-ci dans la direction opposée.

A Alpnach, le train à crémaillère le plus raide du monde nous attend. Dans l’aire du départ, la pente est quasi à la verticale. Quelle horreur ! Vous avez vu ça ! Mais, c’est de la folie ! Nos mains sont moites, nos doigts légèrement crispés. Nous avons comme qui dirait un tantinet d’appréhension…Allez, courage, tout va bien se passer. Il n’y a pas de raison. La locomotive s’ébranle, la grande aventure commence. Très vite, nous prenons de l’altitude, la hauteur est impressionnante. Le train se faufile partout, à travers la forêt, à travers les rochers. C’est incroyable ! Les pentes sont vertigineuses, abruptes, les ravins tombent à pic. Nous sommes subjugués. La montée au Rigi-Khulm, à côté, ce n’est rien du tout, juste un amuse-gueule, une mise en bouche. Quelque fois, le train s’arrête. Nous ne savons pas pourquoi. Dans nos têtes, une seule question. Pourvu que les freins tiennent !

Pierre-Alain prend son pied avec son appareil photo. Il mitraille tant qu’il peut. Moi, j’ai une petite pensée admirative pour tous les hommes qui, il y a une centaine d’années, ont imaginé, créé et construit ce chef-d’ouvre. Quel courage ! Quel cran ! A l’époque, je suis sûre qu’ils ont passé pour des fous, des illuminés ! En tout cas, je leur tire mon chapeau, ainsi qu’à tous ceux qui, au péril de leur vie, ont donné leur sueur, leur sang pour que nous autres, aujourd’hui, puissions profiter d’une telle splendeur.

Le sommet apparaît. Waoh ! Nous sommes à 2 200 mètres ! Brrr ! Il fait un froid de canard, 0 degré, le vent souffle par rafales. De-ci, De-là, des plaques de neige. Nous sommes surpris, car pour un mois d’août, c’est plutôt bizarre. On s’approche des balustrades et là, croyez-moi, on oublie tout car la vue, le panorama qui s’offre à nous est magistral, sublime, royal. Quel coup d’oeil ! Quel tableau ! C’est magique ! On a l’impression d’être sur le toit du monde. On se sent si petit, si minuscule, des êtres sans défense, des infimes créatures perdues au milieu de l’infini. Le vent nous glace. Nous sommes gelés.

Nous entrons dans un restaurant pour nous réchauffer. Le ciel se couvre, de gros nuages noirs apparaissent. Il est temps de redescendre avant d’être pris dans la tempête. Nous avons deux choix. Soit reprendre le petit train à crémaillère, puis le bateau, soit changer complètement en utilisant d’abord une télécabine normale, grande et spacieuse, puis des plus petites télécabines et enfin le bus. Pour tout connaître et varier les plaisirs, nous choisissons la deuxième solution.

La première descente est superbe, rapide et se passe sans aucun problème. A mi-chemin, par contre, nous devons changer, des petits oeufs prennent le relais. Quelle horreur ! La panique me gagne. Mais, c’est tout petit ! Jamais je vais oser rentrer là dedans ! J’ai peur, je ne me sens pas tranquille du tout. Ma chaise roulante est trop large, elle ne passe pas la porte. Il faut la rétrécir. Heureusement dans mon sac, j’ai pris ma manivelle. Ca passe tout juste. Nora et moi, on arrive à s’enfiler, mais c’est fini, il n’y a plus de place. Cileste et Pierre-Alain ne peuvent pas venir avec nous. Ils doivent monter ailleurs. Quelle angoisse ! Nora me tient la tête et les épaules. On ferme les yeux et là, tout d’un coup, vroum, la cabine est projetée en avant d’un coup très sec, on balance en l’air dans tous les sens. C’est horrible ! On crie, on rit, on pleure, toutes les émotions passent. Le taux d’adrénaline monte au maximum.

Le vent souffle de plus en plus, les nuages sont de plus en plus noirs. La pluie commence à tomber. Lorsque nous arrivons au premier relais, soudain, tout est stoppé. Nous devons tous descendre des télécabines et nous diriger vers une grande salle. Au dehors, la tempête fait rage. Les responsables, consciencieux, ne veulent prendre aucun risque. Les minutes passent. L’attente est très longue. 1 heure, 1 heure 1/4…La salle est pleine à craquer. Je commence à réfléchir. Et si la tempête ne s’arrête pas ? Et si on reste bloqué là toute la nuit ? Je n’ai pas mon respirateur, qu’est-ce que je vais faire ? Je me sens oppressée, il faut que je me calme, sinon l’angoisse va m’envahir et j’aurais des problèmes pour respirer. 1 heure 30… Ouf ! Il y a comme un mouvement de foule. Ca y est, les petits oeufs redémarrent. Nous sommes sauvés. Ah, je m’en souviendrais de ma sortie au Pilatus !

Au sommet du Pilatus (2 200m) la télécabine qui nous a redescendus avec une vue magnifique sur le lac des 4 cantons

4ème jour

Il pleut sans discontinuer. Impossible de faire quoi que se soit, à part visiter les musées. Au programme, le lion de Lucerne, une splendide sculpture taillée à même le rocher faite à la mémoire de la mort héroïque des mercenaires suisses aux Tuileries en 1792, le musée des glaciers avec à l’intérieur le très amusant labyrinthe de miroirs, enfin le musée suisse des transports.

A 18 heures, nous prenons le chemin du retour. A 21 heures, nous sommes chez moi. J’ai les yeux plein d’étoiles, le coeur joyeux, des souvenirs plein la tête. Quel super week-end !

Parfois, il suffit de peu de chose pour rompre le quotidien, effacer le stress, oublier les soucis. Eh oui, il suffit d’un tout petit rien, juste quelques jours de dépaysement pour reprendre des forces psychologiques et se donner l’élan nécessaire pour continuer et voir la vie en rose. On a tous besoin de ça et nous, handicapés, encore plus que jamais ! Alors, croyez-moi, partir, c’est merveilleux !

 Nyon 1997                Marie-Claude Baillif

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